Le Livre, cela fait un moment maintenant que je l’ai terminé. Et je n’ai pas mis bien longtemps à en tourner toutes les pages. Pourtant, j’ai eu tant l’impression que ce Temps défilait à une lenteur – ou vitesse – exceptionnelle. Car trop facilement je me suis perdue dans les dédales d’Omellas. Monde, Paysage, Ville voisine de notre réel. Sans vraiment faire attention, j’ai dit « oui » à un Guide dont je ne connaissais ni le nom ni le visage pour un voyage vers des contrées dont je ne connaissais ni le nom ni les frontières.
Je ne pensais pas qu’en allant à la Convention Miskatonic, en Novembre 2025, je me retrouverais à la table des auteurs dès le premier soir, pour partager un repas où je considérais ma place illégitime. L’heureux hasard m’a fait asseoir à côté de gens fantasquement intéressants et c’est ainsi que j’ai pu faire la rencontre de Raphael ESCORPIAO, auteur du Roi en Os. Et j’ai commencé à poser des questions sur ce titre qui me semblait familier. Ce monde serait un rejeton bâtard du Roi en Jaune de Robert W. CHAMBERS, dû à une erreur de compréhension lorsqu’on lui en a parlé. Dans le détail d’une erreur, c’est tout un cosmos qui s’expand.
Omellas est la peinture lugubre d’un monde en ruine, où la vie a le goût de la couleur grise et l’odeur de la terre vieillie. Au cœur de ce royaume figé entre mémoire et décomposition règne une figure paradoxale, souverain d’un territoire devenu mausolée, dont l’autorité persiste alors même que toute légitimité semble dissoute. À travers une narration crépusculaire, l’œuvre explore la fossilisation du pouvoir, la violence silencieuse de l’héritage, la dépression et l’impossibilité d’un renouveau tant que les os — ultimes vestiges des anciens règnes — continuent de dicter l’ordre du monde. En découvrant Omellas, en partant à la rencontre du Roi en Os, nous changeons de peau, et dans un ultime espoir, nous revenons à nous, complétement transformés. Mais portant toujours les stigmates du passé.
J’ai eu l’honneur d’acquérir dès sa sortie l’ouvrage avec une agréable dédicace de l’auteur, mais également de l’illustrateur, Bastien BERTINE – dont je vous parlerai une prochaine fois. Ce livre est une création étrange, un monde morcelé que BERTINE a tenté, par quelques belles images, de dépeindre pour nos yeux.

Raphael ESCORPIAO
Raphael ESCORPIAO (née en 1995) en France, descendants de grands-parents immigrés portugais fuyant le salazarisme. Il arrête le lycée sans même le bac suite à un très grave épisode dépressif. Depuis il travail dans une entreprise faisant de la reliure pour bibliothèque le jour et complète son salaire le soir en travaillant chez des imprimeurs, scanneurs, relieurs pour particuliers/étudiants.

Bastien BERTINE
Bastien Bertine (né en 1990) est auteur et illustrateur de bandes dessinées. Il effectura ses études d’art à L’EESI (École Européenne Supérieure de l’Image), à Angoulême (2012-2016). Son premier album de bande dessinée « Bienvenue à l’Usine » paraît en février 2019 chez Vide Cocagne. « Céline Comix », son deuxième livre, un essai graphique, sort en mai 2021. « Zothique », son troisième livre, paraît aux éditions Malpertuis en avril 2023. En décembre 2023 paraît « La Colline des rêves et autres récits fantastiques » (ed. Aux Forges de Vulcain), un recueil de l’écrivain Arthur Machen assorti de huit illustrations.
I・Nouvel objet decouvert : « Compendium d’Omellas » pour les misereux

Quand Raphael m’a parlé de son livre, je n’ai pas tout de suite compris toutes ses hésitations me signalant l’étrangeté de l’objet. Mais dans quel monde peut-on véritablement décrire son œuvre quand elle est composée de feuillets disparates ? Comment donner logique et corps à un récit silencieux ? Comment déchirer le Voile des Mondes ?
Les réponses sont simples : ne pas s’embêter du superflu.
Le Roi en Os est une tentative littéraire rafraîchissante – si tenté que l’on aime boire du liquide lacrymal. Ne vous attendez pas à parcourir un récit au chapitrage classique, vous seriez perdu. Omellas tient dans un titre, et parfois quelques lignes, et parfois beaucoup plus. En fait, le livre est une sorte de guide touristique bâtard, entre livre de contes, manuel de jeu de rôle, journal intime barbare, prières mélancoliques, faits divers… On ne suit pas une aventure à proprement parler. Nous ne sommes pas des lecteurs, mais des chercheurs. Après avoir trouvé le chemin jusqu’à la Ville – bien malheureux que nous sommes –, nous voilà déjà en train de chercher la clé pour en sortir. Alors on trouve un abri, avec d’autres comme nous. On rencontre du laid monde, on découvre les us et coutumes, on brave des interdits ou nous suivons des règles. On en vient même à prêter allégeance à ce Roi – Malam – qu’on ne verra certainement jamais et qui n’existe peut-être même pas. Finalement, on s’oublie et on marche dans les rues, sans but, tout en espérant ne jamais voir les horribles squelettiques réverbères s’allumer. Parce que ça n’annonce rien de bon.
On s’oublie. Le Monde nous oublie. Nous devenons peu à peu des spectres jusqu’au jour où… la Bonne Étoile se présente à nous et elle nous guide vers une certaine brèche…
II・Vous avez rencontre un explorateur : l’Auteur
Raphael ESCORPIAO a le verbe tranchant et sans compromis, à la limite de l’hermétisme. Peut-être que cela fera peur à certains, mais étant très friande de la poésie des mots rares, j’ai adoré la plume de l’auteur, qui malgré les superpositions d’effets de style a réussi à rester intelligible sans trahir son genre et sa pensée.


En plus d’être un guide touristique d’un monde déprimé, le Livre est un très long poème de 215 pages. Tous les mots sont à leur digne place, le laid côtoyant le sublime. Étant une grande lectrice, des textes antiques à aujourd’hui, je dois bien admettre n’avoir jamais rencontré une prose contemporaine aussi jolie pour dire des choses aussi crues. Parce que oui, Omellas est un Monde cruel qui ne fait pas semblant, et ça, l’Auteur nous le fait très bien comprendre avec ses mots et sa vision du monde. Il n’y a pas de place à la tiédeur. Les vents sont forts, lourds, pestilentiels. Dans le silence des espaces on entend les cris de souffrance, on sent le parfum de(s) (la) Mort(s).


Le Roi en Os est une œuvre cathartique, certainement pour l’Auteur, mais surtout pour les âmes des égarés qui ne sont plus capables de voir le scintillement des étoiles dans les nuits les plus noires. Je crois qu’il fut un temps, je me suis retrouvée piégée en Omellas. Dans ses jeux de mots, ses mensonges et ses vérités trop dures à entendre. À moins que ça ne soit ailleurs, mais qu’importe le nom, le guide touristique semble s’appliquer à d’autres mondes intérieurs.
III・Vous avez déchiffré les fragments : Vous obtenez une carte
Il aurait été inconvenant de ne pas vous parler des illustrations contenues dans le Livre spécialement réalisées par Bastien BERTINE, qui est illustrateur, mais également auteur. Bien que les textes se suffisent à eux-mêmes, je pense que les illustrations ont également largement participé à mon appréciation. Elles ne sont pas spécialement nombreuses – cependant toujours plus que la plupart des livres –, mais elles apportent une vraie plus-value. Souvenez-vous, ne pas s’embêter du superflu, se dépouiller.


À l’encre très noire sur papier ivoire, il nous est possible de contempler quelques portraits de paysages, mais également ce qui semble être le véritable visage du Roi en Os, ce Démiurge despotique. Les encres vous permettront de rester ancrés dans ce Monde, de vous y repérer, d’y survivre, de mieux le comprendre… même si parfois être aveugle serait plus un avantage qu’un handicap.
Après ma lecture, j’ai moi-même eu très envie de créer autour de cet univers, tant les descriptions sont claires et inspirantes. Même en allant à l’essentiel, tout est limpide dans son mystère. Les lieux, les personnages, les situations nous feront forcément penser à quelque chose de notre quotidien – ou à la description du quotidien de quelqu’un…
Car Omellas n’est pas très différente de notre réel. Elle en est simplement une Ville voisine.
Ultima Verba
Le Roi en Os, c’est le parcours d’une âme dépressive. C’est un dictionnaire du Monde Réel-Irréel, un Livre-Poème, mais surtout une ode à la Vie. À contrecourant du « bienheureux » performatif de notre époque, Raphael ESCORPIAO nous guide sur le chemin de notre rédemption sans nous dire que c’est facile. Alors, c’est pour ça que les mots sont durs, mais beaux. C’est pour ça qu’on nous laisse douter entre les pages, qu’on nous laisse l’espace de réfléchir à nous-mêmes. Le Roi en Os – le Livre ou le Démiurge ? – nous laisse le choix, il ne nous impose rien. Tout ce qui nous reste, c’est notre libre-arbitre.
Pour les plus téméraires, oserez-vous franchir les Portes d’Omellas – pour y rentrer ou pour en sortir ?

Marques-Pages Deus Ex Machina
Pour ceux qui aiment enterrer leurs lectures avec style, le Marque-page Cercueil « Deus Ex Machina » veille sur les histoires défuntes et les émotions qui refusent de mourir.


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