La rue est belle quand il n’y a pas grand monde, un jour de nuages gris. Il y a à peine quelques gouttes de pluie, et les gens se pressent un peu, faisant claquer leurs talons sur le bitume de la Ville. Habillée d’un long trench noir en similicuir, je me dirige déterminée, mais sans accélérer le pas, vers cette librairie si près, trop près de chez moi. Celle qui est juste à côté du tramway, et où les livres tremblent quand il s’élance furibond sur les rails, nerfs de la Cité.
Octobre 2025, je demande au libraire l’Atlas de cet auteur qui me hante depuis maintenant des années. Howard Phillips LOVECRAFT, celui qui EST Providence. Une Ville à lui tout seul. Un Monde tout entier, englouti dans les profondeurs du réseau de ses rêves désormais Mo-… non. Impossible. Car N’est pas mort ce qui à jamais dort, et au long des siècles peut mourir même la Mort. Et un rêve n’est qu’un fragment de pensée assoupie.
Alain T. PUYSSEGUR et Laurent GONTIER se sont astreints à construire l’Atlas Lovecraft, pour Bragelonne, préfacé par l’exceptionnel David CAMUS, traducteur de l’intégrale de LOVECRAFT aux éditions Mnémos. Un magnifique livre-objet que je me suis empressée d’acquérir dès sa sortie, en bonne cultiste que je suis. Je n’avais pas spécialement de grandes attentes pour cet ouvrage. Depuis le temps que je suis les publications d’Alain T. PUYSSEGUR, sans jamais avoir acquis quoi que ce soit de sa bibliographie, je me suis dit que c’était peut-être le moment. Qui plus est, j’ai surtout beaucoup de livres avec beaucoup de mots concernant LOVECRAFT, mais rien de particulièrement graphique, et je souhaitais également remédier à cela, histoire d’avoir un peu de matière iconographique pour de potentielles futures illustrations. L’Atlas dit ce qu’il fait. C’est un Atlas, avec de nombreuses cartes, des photographies, des croquis – certains de Armel GAULME, un illustrateur que j’apprécie tout particulièrement – des plans, et tout un tas de belles choses.
Contrairement à des romans ou des livres d’étude, je n’aurais rien de fondamental à méta-analyser sur cet ouvrage, excepté peut-être une chose, qui sera évoquée au début de l’Atlas : le Genius Loci de LOVECRAFT. L’Atlas Lovecraft ne vous apprendra rien de fantasque par ses textes, mais son intérêt et sa magie se trouvent dans la mise en scène des lieux, avec des fragments d’images. Pourquoi LOVECRAFT a un jour déclaré dans une lettre à James MORTON en 1926 : I AM PROVIDENCE ?

Alain T. PUYSSEGUR
Alain T. Puysségur (né en 1991) au coeur de la vallée de Chevreuse dans les Yvelines. Très jeune, il découvre J.R.R. Tolkien, Robin Hobb et bien d’autres. Son univers se construit à travers ses lectures, mais également grâce aux jeux vidéo qui peuplent son quotidien de magie. Devenu écrivain, créateur de jeux et scénariste, il se consacre à ses propres univers et collabore avec des licences phares telles que World of Warcraft, Assassin’s Creed, Rick et Morty ou encore The Witcher.

Laurent GONTIER
Laurent Gontier (né en 1971) est Médiéviste de formation, il parcourt le monde pendant quinze ans comme auteur de guides de voyage et journaliste, avant de se consacrer pleinement à la cartographie documentaire. Artiste et cartographe, il explore la mémoire des lieux en mêlant archives, SIG et narration, donnant naissance à des oeuvres où se rencontrent précision géographique et imaginaire. Enseignant le storytelling et la narration interactive, il collabore régulièrement avec des auteurs et institutions culturelles pour révéler, par ses cartes, des histoires que l’on croyait perdues.

David CAMUS
David Camus (né en 1970) à Grasse, est un écrivain, traducteur, éditeur et agent littéraire français. Il est notamment connu pour sa traduction de l’intégrale des œuvres du romancier H. P. Lovecraft.
I・Un Monde qui se contemple avant de se lire

Je n’aurais pas grand-chose à dire en ce qui concerne les textes de l’Atlas. Ce n’est finalement pas cela, comme vous vous doutez, qui sera intéressant dans cet objet. Je salue cependant le travail d’immersion proposé par Alain T. PUYSSEGUR, qui tout au long des pages nous proposera des résumés contextualisés des nouvelles de LOVECRAFT, pour donner du sens et un sentiment de vérité à ce que nos yeux peuvent contempler. Mon seul regret dans ce livre, c’est bien que peu de libertés ont été prises au niveau informationnel. Mais ce n’est pas un défaut fondamental, l’Atlas est un objet encyclopédique, et je trouve, pour les exégètes dans mon genre, que c’est un excellent outil. Tout est construit, tout est dit pour nous faire croire que ce que nous voyons est pure et unique vérité.
Le livre est immense, et quand je suis allée le retirer en librairie, je ne pensais pas qu’il allait prendre AUTANT de place. Mais ceci est pour mon plus grand plaisir. La mise en page est sublime, immersive, et la qualité graphique exceptionnelle. C’est un livre qui peut se lire très rapidement en soi, surtout si vous connaissez les nouvelles comme votre poche, mais ici on aime prendre le temps de caresser les pages pour profiter du papier, l’ouvrir sur une grande table ou sur son lit pour tordre son dos au-dessus de lui, ou coller son nez si proche qu’on voit le détail qui échappe à l’esprit trop distrait.
L’Atlas est très richement documenté de cartes, véritables et fictives des mondes de LOVECRAFT, on a de nombreuses photos, parfois truquées, parfois pas. Et puis, adepte d’architecture, je suis aux anges de retrouver régulièrement des plans des lieux avec un détail saisissant. J’aurais pu tourner les pages, les unes après les autres. Passer d’un chapitre à l’autre, mais une force étrange a guidé mon rythme me faisant aller et venir d’un espace à un autre. Comme si je devais résoudre une énigme, deviner… quelque chose que les mots ne disent pas. Cette force extérieure à moi-même a pris possession de mon regard, mais aussi de mon esprit.
II・Le livre que l’on consulte pour mieux errer
Rapidement, les mots ne voulaient plus rien dire pour moi. Une quête silencieuse s’était installée en mon for intérieur, sans que je ne connaisse vraiment les objectifs de celle-ci, ni vraiment les routes à emprunter. Alors j’ai arpenté les images, les croquis, les encarts. Je me suis perdue dans l’encre de l’Atlas, j’ai laissé les images me raconter des histoires, j’ai laissé mon esprit vagabonder dans les rues et ruelles de l’Ailleurs, les sentiers de l’étrange.




Sans aucun doute, si vous êtes un fan incontestable du jeu de rôle « L’Appel de Cthulhu » cet ouvrage vous sera d’une très grande utilité. En tout cas, je ne me gênerai pas pour l’utiliser avec mes joueurs, afin qu’ils puissent au mieux visualiser des lieux et des ambiances que des mots ont parfois du mal à décrire et installer.
Mais comme dit plus tôt, je me suis surtout tournée vers l’Atlas car j’avais peu – si ce n’est pas – beaucoup de documentation visuelle lovecraftienne dans ma bibliothèque. Or, ne jurant que par les livres d’art, les catalogues et tout ce qui possède des images pour créer mes propres images, il me fallait quelque chose pour me faire rêver et briser cette malédiction du vide. J’aurais pu effectivement choisir un ouvrage plus représentatif, avec des créatures, mais ce que je cherchais, et je l’ai trouvé dans l’Atlas, ce sont des ambiances. Pour créer, je n’ai pas forcément besoin que l’on me « montre » les choses, j’ai plutôt besoin de « ressentir » et de « comprendre » un espace, une atmosphère. Qui plus est, dans le lovecraftien, ce n’est pas tant le détail de la créature qui importe, mais son contexte d’évolution, l’endroit, le locus où elle – peut – exister – hanter. En fait, c’est de ça que j’avais besoin. Errer comme un fantôme. Hanter des images… ou ÊTRE hantée par des images.
Au-delà d’être une excellente référence graphique pour les artistes de l’histoire bien racontée ou de l’image bien composée, il sera salutaire pour les explorateurs fanatiques du dimanche – ou de n’importe quel jour de la semaine tant que le Mythos nous transcende.
III・L’Esprit secret des Lieux
I AM PROVIDENCE.
Mais oui, il a raison. Il est Providence. Tout comme je suis Providence. Tout comme nous le sommes tout. Nous sommes nos lieux. Nous sommes nos imaginaires. Nous sommes nos Ici et nos Ailleurs. Nous sommes les lieux qui nous ont fait. Nous sommes des Esprits du Lieu.
Genius Loci est une locution latine. Lors de l’Antiquité, elle désignait l’esprit protecteur du lieu. Les Romains considéraient les génies comme des êtres surnaturels habitant à la fois les lieux et les individus. Chaque rivière, chaque montagne, chaque arbre, mais aussi chaque village, chaque place et chaque maison était pourvu d’un esprit protecteur. Leur rôle était de veiller sur les endroits et les personnes qui les fréquentaient. Depuis, le genius loci est utilisé métaphoriquement pour désigner l’identité, le caractère et l’atmosphère d’un lieu.
Alain T. PUYSSEGUR et Laurent GONTIER ont fait de cet Atlas Lovecraft une œuvre occulte. Au début j’avais beaucoup de mal à comprendre le titre si simple, voire simpliste du livre-objet. Pourquoi dire Lovecraft au lieu de Lovecraftien ? Et c’est évidemment lorsque j’ai compris qui était la présence étrangère qui guidait ma lecture que tout put faire sens. Dans les silences des espaces entre les mots de ces résumés presque quelconques j’ai décelé la voix véritable d’Howard Phillips LOVECRAFT lui-même. Son écho dans le temps, qui se répercute encore et encore, depuis des décennies contre les espaces de nos imaginaires tissés entre eux, grâce à la soie de son linceul.
LOVECRAFT a écrit dans cette lettre de 1926, trois mots qui deviendront la Clé et la Porte d’un Infini caché dans les détails du réel. Les auteurs de cet Atlas Lovecraft ont joué le rôle d’Occulte traducteur pour ces subtilités rarement prises au sérieux. Les monstres se cachent dans les aventures du quotidien, dans l’ombre de l’encre des cartes vaguement observées, dans les croquis froissés, les plans abandonnés. Ils ont invoqué un Esprit. Ils ont représenté la démarche artistique de L’Auteur de Providence.

Ultima Verba
L’Atlas Lovecraft est à prendre pour ce qu’il est. Un Atlas. Si vous vous attendez à autre chose, vous risquez d’être déçu. Si vous ne cherchez pas l’aventure, si vous ne cherchez pas le voyage, alors vous pouvez passer votre chemin. L’Atlas réussit parfaitement sa mission d’Atlas. Ce n’est pas un ouvrage qui se lit, mais un ouvrage qui se regarde, qui s’arpente, qui se cherche et se recherche à l’intérieur de lui-même, mais également à l’intérieur de soi. En l’ouvrant, vous acceptez de traverser des biomes aux atmosphères variées, parfois étonnantes, parfois banales.
Alors, votre sac d’explorateur est-il prêt ?



New Providence
Pour les explorateurs de l’Horreur Cosmique, il semblerait qu’une chaîne défunte hante le réseau de Youtube. Paraît-il qu’un CyberMage document son quotidien au sein de New Providence.


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