La chronique de « Bunny » par Mona AWAD contient des Spoilers.
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Oh Bunny, I love you, Bunny. WE love you, Bunny. Et je me perds entre les pages, je saute entre les buissons de mes pensées, attirée par la litanie psychédélique de Mona AWAD. Alors cette porte vers un ailleurs, un monde parallèle, on ne peut pas la louper. Elle tranche rose fluo, un habit qui envahit la rétine où un lapin nous regarde, hypnotique. Est-ce de la peur dans ses yeux ? Est-ce plutôt du défi, ou juste une invitation ? Oui, ça doit être ça, juste une invitation. Qui n’aime pas recevoir d’invitation de celui qui est admiré pour une fête qu’on a toujours enviée… même sans vraiment le savoir, ou juste l’assumer ?
J’ai gobé le bonbon rose sans vraiment hésiter. J’ai suivi le lapin dans son terrier, je l’ai laissé me montrer ses entrailles. Parfois, j’ai bien cru me perdre, complètement désorientée par la prose de l’autrice, mais alors que je pensais sombrer… le lapin était juste là, à m’attendre, pour me montrer la suite. Encore. J’ai faim. J’en veux toujours et encore plus.
Bunny, de Mona AWAD, m’a piégée comme rarement un livre m’a piégée. Ils sont rares, ces attrape-rêves, qui enlacent avec exactitude les sentiers de mes cauchemars adorés.
On suit Sam, une étudiante américaine, faisant ses classes dans la ville fictive d’Easton, en Nouvelle-Angleterre, où elle a intégré un programme d’écriture. Solitaire et cynique, perdue au milieu des ateliers d’un master prestigieux où tout semble artificiel. Fascinée autant qu’agacée par un groupe de filles ultra-soudées qui s’appellent entre elles les Bunnies, elle se retrouve peu à peu happée dans leur monde adorable, poudré pastel… mais inquiétant. Ce qui commence comme une satire du campus et de la créativité universitaire glisse bientôt vers un délire surréaliste, où l’amitié devient rituel, la création devient chair, et la recherche de validation vire à la métamorphose. Bunny explore avec cruauté et tendresse les désirs contradictoires d’être unique, aimée et reconnue — quitte à s’y dissoudre.
Mon amour et mon admiration pour les thématiques lovecraftiennes ne sont plus à prouver, et l’autrice fait régulièrement référence à l’auteur de Providence, ainsi qu’à sa mythique créature : Cthulhu. Et ceci n’est pas un hasard, tant l’ambiance flirte avec élégance avec la stylistique d’Howard Philip LOVECRAFT.
Il paraît que j’ai un super-pouvoir : dénicher les lectures et objets lovecraftiens en un clin d’œil, en une intuition, alors que rien n’y prédispose. Comme si… j’entendais toujours l’Appel.
Mona AWAD s’éloigne tout de même des thématiques initiales du Maître de Providence, en en choisissant de plus surprenantes et innovantes, ancrées dans sa vision. L’amitié a quelque chose de terrifiant et de défiant des lois cosmiques, parfois. En particulier l’amitié féminine, s’inscrivant dans des dynamiques bien différentes des amitiés mixtes et masculines. Ce roman parle des liens que les gens créent entre eux. TOUS les types de liens, aussi tentaculaires soient-ils. Les sincères, les fantasmés, les performatifs, les grotesques, les lunatiques, les identitaires… tous.
Bunny est une satire, une critique, un manifeste, une esthétique.

Mona AWAD
Mona Awad née le 22 août 1978 est une romancière et nouvelliste canadienne. Elle écrit notamment des fictions horrifiques, sombres et tragi-comiques.
I・Sororite : Anatomie d’un cocktail de tendresse au dissolvant

Samantha, ou Sam, le plus souvent, est cette weirdo torturée qui ne sait pas trop comment exister dans le monde. Elle a la tête bien faite, de l’or dans les doigts, elle le sait, mais elle complexe en public alors qu’en privé elle est l’un des juges du Jugement dernier. C’est une fille cool qui ne l’est pas vraiment, une marginale qu’on laisse le plus souvent tranquille dans son coin et qui se persuade qu’elle n’a besoin de personne pour expérimenter la vie. Ou du moins, personne qu’elle n’ait soigneusement choisi, façonné et validée.
Pourtant, elle est fascinée par ce groupe de filles qui se nomment les Bunnies parce que… ce sont des Bunnies overdosées au sucre, au miel, à la poudre d’amande qui n’existent qu’entre elles. Sam est aussi fascinée que repoussée par ce groupe de filles qu’elle envie par leur dynamique, mais déteste également à cause de leur dynamique. Elle aussi aimerait faire partie d’un groupe, exister dans le groupe, faire un avec le groupe… tout en étant à côté, un électron libre.
Alors oui, Sam ne sait pas vraiment comment exister dans le monde, et Mona AWAD décide dans son roman d’explorer cette place que l’on souhaite toutes – en particulier, bien que tous soit également de bon ton –, elle explore les aspects de l’amitié féminine et ses limites. Elle dissèques. Comme une chirurgienne froide et pragmatique.
Sam veut faire partie du groupe. Sam veut faire partie du cercle, de l’expérience. Alors Sam s’est laissée guider par sa curiosité et sa faim viscérale d’appartenir à quelque chose. À quelqu’un.
Ainsi, nous découvrons au fil du roman que la sororité se construit comme un rituel d’initiation, façonné selon une hiérarchie stricte, n’échappant pas aux dynamiques de domination du reste de nos relations, bien au contraire. Ces dynamiques peuvent être d’ailleurs bien plus cruelles et insidieuses. Comme une maladie. Ce qui pourrait être un espace de soutien, enfin, pour Sam, ou même pour les Bunnies – dont on oublie souvent les noms tant ils apparaissent peu –, est surtout un lieu d’oppressions et de violences douces-amères. Sam est initiée à la soumission et à bien d’autres pouvoirs qui écrasent l’âme d’une affamée comme elle, d’amour, quels qu’ils soient.
À côté de cela, notre protagoniste est amie avec une certaine Ava, une marginale comme elle, mais représentant tout ce qu’elle aimerait être en termes d’attitude et de posture. Elle a l’allure d’une star de cinéma pulp, la silhouette d’une de ces femmes un peu fatales qui le sait sans le savoir. Elle a de la gueule et on la respecte quand elle entre dans la pièce, sans même savoir qui elle est. Alors Sam est très heureuse d’être amie avec Ava, qui lui ressemble et la comprend parfaitement, mais Sam est avare, veut plus et veut surtout faire partie d’un monde où mille yeux la regardent. Ava et Sam, ensemble, ont tout pour elles et leur amitié est globalement très saine. D’ailleurs, son amie la met en garde vis-à-vis des Bunnies, mais sans lui interdire de les fréquenter ou lui montrer de la jalousie. Au contraire, elle souhaite qu’elle cultive son indépendance et puisse s’ouvrir.
Le sujet de l’amitié féminine – et de l’amitié-amoureuse qui se joue régulièrement – est fondamental dans Bunny, mais pour parfaitement comprendre et appréhender les dynamiques, je ne peux que vous conseiller de lire le livre. C’est une approche originale, très nuancée, où dans toutes les relations vécues par Sam, on y découvre les aspects bénéfiques ainsi que les limites des dynamiques, nous faisant réfléchir sur ce que nous considérons comme une sororité salvatrice ou au contraire une sororité dévorante.
II・Seduire ou disparaitre : “pick me” je suis en solde
Est un menteur celui qui dit ne jamais avoir eu de comportement de pick me. Est un menteur celui qui dit n’avoir jamais minaudé pour de l’attention ou acquérir la validation d’autrui, quitte à outrepasser ses propres limites, se compromettre, se mettre en solde, s’asseoir sur ses principes pour quelques shots de dopamine et d’ocytocine parce que l’Autre nous a regardé avec des étoiles plein les yeux quelques instants, validé notre être dans le décor de son propre monde.
J’accuse le coup, j’ai été moi-même – et le suis certaine encore de temps en temps – une pick me dans ma vie. Parce que je voulais plaire à un garçon ou à une fille, ou bien qu’on m’accepte dans un groupe où, franchement, je n’avais certainement rien à faire. Et je pense que vous l’aurez compris, une ou un pick me est une personne qui recherche viscéralement l’attention, qu’on la choisisse parmi tous les choix qui coexistent en un instant T, dans un lieu dit.
Dans la construction d’une identité propre, ça me semble une dynamique obligée pour comprendre où sont ou non nos limites, et ce qui compte vraiment pour nous ou non. En tout cas, c’est ainsi que, dans ma vie, j’ai décidé de prendre ces moments d’égarement quand la pression sociale est si grande qu’on a tendance à s’oublier au profit des autres. Comment puis-je me vendre avec éthique pour faire partie du plan économique de ce monde ?
Dans Bunny, le personnage de Samantha est un parfait exemple du paradoxe qui se joue entre ce qui semble être son elle vrai et son comportement de pick me, car elle souhaite, même, elle désire plus que tout faire partie du groupe des Bunnies. Le paradoxe de la reconnaissance sociale. D’un côté, elle se trouve parfaitement en dehors du groupe, et même l’exècre plus que tout dans son for intérieur, se trouvant même supérieure à toutes ces jeunes femmes formant un nid de – fausse – douceur, et de l’autre, elle veut tellement qu’on la regarde, accéder à ce qui lui semble être l’amitié, la sororité parfaite, dont elle a toujours rêvé. Bref, pour une fois, elle voudrait qu’on la choisisse plutôt qu’on la rejette.

Les Bunnies, c’est l’incarnation du désir d’être choisie, que ce soit par les pairs ou par l’institution académique. Ces dernières font partie de la même classe d’écriture que Sam, et elles sont très loin de son style ou de ses thématiques, ce qui renforce sa sensation d’isolement, et même de supériorité. Parce qu’elle, elle est différente, elle ne fait pas partie de la masse, mais… la masse doit la choisir, elle doit pouvoir asseoir un certain pouvoir émotionnel et intellectuel sur cette masse.
Personnellement, je me permets aussi d’ouvrir ce concept relationnel au monde littéraire/universitaire, mais aussi marchand, dont fait partie Sam, ou souhaite faire partie Sam – encore une histoire de désir d’appartenance. En effet, l’atelier d’écriture où elle est inscrite est une sorte d’arène où s’exerce le « pick me » artistique. Chacune des participantes présente son travail, son œuvre, elles se brand, et après cela, chacune d’entre elles doit donner son avis, être juge des unes et des autres. Si, sur le papier, l’exercice peut être intéressant pour confronter des idées et être dans une dynamique de progression, la réalité est toute autre quand ce n’est pas le pragmatisme mais l’émotionnel qui entre en ligne de compte. Ainsi, les Bunnies sont mielleuses les unes avec les autres, sans pour autant en penser un mot. Un lieu d’entre-validation pour exister dans un groupe en espérant que rien ne bouge sauf soi, par l’heureux alignement de planètes mystiques qui nous aurait choisis comme prophète. Ou un commercial qui voit le potentiel dans le produit. A l’heure actuel, c’est un peu pareil.
III・Journal d’une identite en chantier : le laboratoire de Samantha
Je pourrais durant mille heures m’étaler sur l’effet cathartique de l’art, et dans notre cas de l’écriture, mais je vais me contenter de quelques lignes. Un autre axe que j’ai beaucoup apprécié lors de ma lecture de Bunny. Car en effet, tout le long du roman, que ce soit par la stylistique — nous verrons plus tard —, mais surtout dans le rapport de Sam à l’exercice, on voit à quel point l’écriture, quelle qu’elle soit, est un miroir de soi. Et l’écriture est un tel miroir qu’elle fait même, comment dire… apparaître des facettes de nous-mêmes que nous nommons par mille noms différents. Un rituel qui invoque des daemons, en quelque sorte. Une (al)chimie complexe.

Samantha cherche une voix propre, mais se heurte vite au formatage. Sa façon d’écrire, de penser, est hors des normes, et le reste du monde ne semble pas prêt à l’entendre… ou bien ne souhaite pas l’entendre, car cela dérange trop les lignes déjà débattues de façon arbitraire par le groupe. Une sorte de Galilée, en somme. Son art devient alors le miroir de sa quête existentielle : écrire, c’est tenter d’être aimée autrement, de prouver qu’elle mérite sa place sans devoir se plier à la douceur artificielle des Bunnies. Mais plus elle cherche la reconnaissance — que ce soit de ses pairs, de son professeur ou de l’ombre d’un idéal amoureux —, plus elle s’éloigne d’elle-même. Chez Samantha, l’art et l’amour se confondent dans une même tension : celle entre la validation externe, nécessaire mais aliénante, et l’autonomie intérieure, fragile, qui demande de supporter d’être seule. Le roman de Mona AWAD explore précisément ce basculement : quand la création cesse d’être une expression de soi pour devenir un moyen de plaire, elle perd sa vérité — et l’auteur, son identité.
En dehors du groupe, Sam est plutôt solitaire, quand elle n’est pas avec Ava. Samantha vit sa solitude comme une posture d’authenticité autant qu’une blessure. Elle se protège derrière une ironie froide, convaincue que la distance est le prix de l’intégrité artistique. Pourtant, cette solitude — nécessaire à la création — devient peu à peu un vide où s’engouffrent la jalousie, la mélancolie, le besoin d’être vue. L’arrivée des Bunnies fissure cette carapace : leur monde saturé de tendresse et de fusion lui offre, pour la première fois, une illusion d’appartenance. Dans ce glissement, Mona AWAD explore l’ambivalence de la solitude créatrice : elle est le lieu d’où naît la voix singulière, mais aussi celui où se développe le désir d’abandonner cette voix pour ne plus être seule. Le personnage de Lion, figure fantasmée d’amour et de compréhension, incarne précisément cette tentation — celle d’un regard qui viendrait enfin valider l’existence de Samantha, sans qu’elle ait à lutter. Mais Lion n’existe peut-être que pour révéler la fragilité de ce besoin : l’artiste veut être libre, mais supporte difficilement le silence qui accompagne cette liberté.
Sous les dehors raffinés des ateliers d’écriture d’Easton, Mona AWAD dévoile un microcosme cruel où l’art devient un instrument de pouvoir. Les étudiants rivalisent de subtilité, d’originalité performée, d’excentricité codée ; la créativité s’y évalue comme un capital social. Comme le cour de l’or en bourse, derrière la façade intellectuelle, tout fonctionne sur des hiérarchies invisibles : qui a le ton juste, la référence légitime, le mentor influent. Le roman se moque de ce snobisme académique où la sincérité est suspecte, et où la vulnérabilité passe pour faiblesse. Samantha, outsider dans ce système, voit son authenticité transformée en marque d’inadaptation. La satire est féroce parce qu’elle touche juste : dans cet univers d’élite, même la révolte finit par devenir une posture. Bunny met ainsi à nu la violence symbolique du milieu artistique — celle qui consiste à imposer des formes, des goûts, des façons d’être, jusqu’à dissoudre la possibilité d’une voix véritable.
IV・Hybrides et autres monstres : l’epreuve de l’alterite

Je ne savais pas où j’allais avec cette lecture. Je n’avais lu aucun résumé, je voulais être surprise par les mots que j’avais catchés ici et là. Et je n’ai pas été déçue. Mais je dois avouer qu’au début j’ai cru lire un « simple » dark academia, ce qui aurait été très bien aussi, mais je voulais plus, et j’ai eu plus. Bien plus. Plus gore, plus monstrueux.
Mona AWAD est une magicienne des ambiances, et je me suis laissée porter par la psychose décrite. Je me suis laissée chuter dans le trou de lapin. J’ai touché le fond, et je voulais encore creuser, plus loin, plus fort, plus trash avec les Bunnies, ces sorceleuses à la recherche de la quintessence du regard masculin. Parce que leurs jolies oreilles ont la fourrure sale, la fourrure tachée de sang.
(SPOILER) Sam fait assez rapidement partie du groupe des Bunnies, qui reconnaissent en elle une qualité qu’elles n’arrivent pas à développer. Et c’est lors d’une « soirée smut » qu’elle découvrira la véritable nature de ce groupe de jeunes femmes déjantées : des sorcières qui créent des jeunes hommes pour satisfaire leurs désirs. Des princes charmants, mais imparfaits, car… ils ne possèdent pas d’entrejambe pour satisfaire d’autres pulsions, et ils ont la fâcheuse tendance à exploser si certains mots sont prononcés. Boum, la bulle d’illusion éclate, la cervelle avec.
Les « draft » qu’elles fabriquent — ces créatures mi-hommes mi-lapins, imparfaites, creuses, à la fois désirées et méprisées — deviennent l’incarnation même de la perte de soi. Ce ne sont pas seulement des jouets de chair : ils matérialisent l’angoisse de la création vide, celle qui imite la vie sans jamais la posséder.
Chaque « création » est une parodie de naissance, un écho de l’art faussé par le désir de plaire. En cherchant à façonner le parfait objet du regard masculin, les Bunnies ne font qu’accoucher de simulacres, d’êtres qui s’effondrent à la moindre dissonance. C’est dans ces éclats de cervelle et de sucre rose que Mona AWAD condense toute la violence du conformisme : créer sans sincérité, c’est fabriquer du mort-né.
Cette horreur de l’imitation, Samantha va la vivre dans sa chair. Son intégration au groupe n’est pas une ascension, mais une décomposition. Peu à peu, elle devient hybride : ni tout à fait elle-même, ni tout à fait Bunny. La transformation s’opère dans la confusion, dans le mimétisme. Elle parle comme elles, rit comme elles, rêve comme elles. Et plus elle s’efface, plus le roman devient visqueux, saturé, cauchemardesque. Le « trou du lapin » est un miroir intérieur où Sam rencontre son propre monstre nietzschéen — celui qu’elle nourrissait sans le savoir dans l’abysse, ce désir dévorant d’appartenance et de reconnaissance.
Chez AWAD, la monstruosité ne représente pas une punition morale, mais une métaphore des compromis qu’impose la société — et plus encore, le milieu artistique. On devient monstrueux chaque fois qu’on trahit sa voix pour correspondre à une attente, chaque fois qu’on se réinvente pour survivre dans un écosystème où tout est surface. Les créatures qui explosent, c’est aussi la littérature qui éclate quand elle cède à la complaisance. Derrière le gore, le roman parle de ce que l’art perd quand il cherche à séduire plutôt qu’à déranger.
Et puis il y a la dimension profondément féministe du texte. Bunny pose la question sans détour : qu’est-on prête à sacrifier pour être aimée, reconnue, intégrée ? Sam découvre que, sous les apparences de douceur et de sororité, la communauté féminine peut reproduire les mêmes violences que celles qu’elle prétend fuir. Les Bunnies ne libèrent pas les femmes — elles les enferment dans un rôle performatif, celui de la jolie chose à moitié monstrueuse, docile mais terrifiante. Le roman ne condamne pas cette tentation : il l’expose, la dissèque. Et c’est là toute sa force — faire de la monstruosité un langage politique, une manière de dire la douleur, de se façonner selon le regard des autres.
V・Orgie dionysiaque : Ivresse, ivresse ! Quelle belle laideur !

Bunny s’ouvre sur un campus presque banal, une satire douce-amère du milieu universitaire. Mais très vite, le réel se fissure. Mona AWAD fait basculer son roman du réalisme vers un conte noir saturé de symboles, d’images hallucinées, d’ambiances visqueuses. Ce glissement n’est pas brutal : il se fait par capillarité, par contamination. La folie s’infiltre dans les interstices du quotidien — dans la couleur d’un gâteau, le parfum d’un café, le sourire un peu trop large d’une Bunny. Tout devient excès : trop sucré, trop tendre, trop brillant. Cette esthétique psychédélique brouille la frontière entre la réalité et le délire, jusqu’à nous enfermer dans la tête de Samantha, où chaque émotion se déforme, s’intensifie, se dédouble. Le roman devient alors un trip littéraire, une descente sensorielle qui mêle l’horreur au merveilleux, la nausée à la fascination. Une orgie dionysiaque.
Sous ces couches de sucre et de sang, Bunny emprunte aux codes du folklore et du conte — mais les pervertit avec jubilation. (SPOILER) Les Bunnies forment une sorte de coven moderne : un cercle de sorcières contemporaines, pratiquant un art occulte déguisé en rituel de sororité. Les transformations qu’elles opèrent rappellent les métamorphoses des contes anciens : créer la vie, modeler le désir, manipuler la matière même de l’existence. Sauf qu’ici, la magie n’a rien de libérateur : elle est le prolongement de la contrainte sociale. Comme dans les contes les plus sombres, les héroïnes paient toujours le prix de leur transgression. Mona AWAD se sert du merveilleux pour dire la douleur d’exister dans un monde qui exige d’être à la fois belle, brillante et conforme — et qui punit celles qui osent déborder.
Ce recours au grotesque est le moteur de la satire. Tout est déformé, caricatural, exagéré — mais c’est précisément cette déformation qui révèle la vérité du malaise. Le grotesque n’est pas un effet gratuit : c’est un miroir brisé dans lequel se reflète la violence de la norme. Les visages parfaits des Bunnies, leurs voix sucrées, leurs rituels absurdes deviennent les masques d’un système social où la performance a remplacé la sincérité. Le rire que le roman provoque est nerveux, instable, presque coupable. On ne sait plus si l’on doit se moquer ou avoir peur — et c’est dans cette hésitation que réside la puissance du texte.
En fin de compte, Bunny brouille délibérément toutes les frontières : entre critique sociale, fantastique et parabole féministe. Le roman tient autant du campus novel que du conte initiatique, du film d’horreur que de la satire de genre. Cette hybridité est sa signature : elle rend compte de la confusion identitaire et émotionnelle de Samantha, mais aussi du monde contemporain qu’elle habite — un monde où tout est simulacre, image, illusion. Mona AWAD transforme ainsi la littérature en expérience sensorielle et politique, un territoire mouvant où la monstruosité devient le seul langage possible pour dire la vérité.
Ultima Verba
Bunny est un roman hybride, insaisissable, à la croisée des genres et des émotions. Campus novel, conte gothique, satire féministe, body horror pastel : il refuse obstinément d’être rangé quelque part, comme son héroïne refuse d’être contenue. En mélangeant les registres et les esthétiques, Mona AWAD fait éclater les cadres, jusqu’à transformer le récit en une expérience quasi organique. On en ressort poisseux, fasciné, un peu hagard — comme si on avait mâché trop longtemps une friandise empoisonnée — du genre, un taz. C’est un texte qui dérange parce qu’il parle de nous : de nos désirs contradictoires d’appartenance et de singularité, de la manière dont on s’invente pour plaire, de ce que l’on sacrifie pour être choisi.
La lecture laisse un goût étrange, entre malaise et fascination. Il y a la beauté des images, la sensualité du style, mais aussi la cruauté du propos. Bunny agit comme un miroir déformant où se reflètent nos propres performativités, nos propres illusions créatives et affectives. Mona AWAD fait de l’art un terrain de combat intérieur, un lieu où la douceur dégouline jusqu’à devenir écœurante, où la sororité se change en rituel d’effacement. À mesure que la narration plonge dans le surréalisme, on comprend que le cauchemar n’est pas une rupture du réel — il est le réel, amplifié, mis à nu. Le grotesque, ici, n’est pas l’opposé du beau : il en est le revers.
Mona AWAD s’impose comme une voix essentielle de la littérature contemporaine, héritière autant de la férocité d’Ottessa MOSHFEGH que de la lucidité mythologique d’une Margaret ATWOOD. Comme elles, elle interroge la féminité sous tension — entre performance et authenticité, contrôle et chaos. Son écriture, saturée de chair et d’ironie, ouvre la voie à une esthétique du trouble, où la monstruosité devient une revendication et la vulnérabilité, une forme de résistance.
En refermant Bunny, on ne sait pas si l’on veut s’enfuir ou replonger. Et c’est peut-être ça, le plus grand sortilège du roman : nous faire aimer ce qui nous effraie, et reconnaître, dans les éclats du grotesque, quelque chose d’intimement humain. J’ai hâte de lire… le tome II.
Marques-Pages Deus Ex Machina
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