Ça me disait bien quelque chose ce nom, Joey BATEY, mais j’ai une telle mauvaise mémoire pour situer les noms sur des visages, que je n’y ai pas plus prêté attention. Tout ce que je savais, c’était que je trouvais la couverture jolie, avec ces instruments qui prennent feu dans cette journée de jaune malade. Et puis il y avait les mots-clés, ceux qui m’appellent sans me forcer. Cult. Mais visiblement, ce n’en était pas un qui habitait entre ces pages. Alors, moi, j’aime bien les défis, ceux qui te prennent de haut, de tellement haut, que tu te plantes devant pour résoudre l’énigme qui demande de prouver ta vertu intellectuelle. Par pur ego. Pas vraiment par réelle intelligence, mais plus pour asseoir un certain pouvoir sur le monde.
Je n’ai même pas lu la quatrième de couverture. Je m’en fichais bien car le concert infernal avait déjà joué ses premières notes, tirant mon âme jusqu’à l’avant-scène, poussant les fantômes de la foule.
Nord-Est de l’Angleterre, un groupe qui n’a pas de nom joue pour la première fois sur scène. C’est bizarre, pas très glorieux, après des tentatives ratées de se montrer sur internet, un rouage cosmique semble se dégripper. Il faut dire, avec des textes aussi cryptiques, peuplés de Dieux gribouillés, avec l’énergie de la foule, y’a de quoi attirer des Entités très Anciennes. Callum, Melusine et Al, trio désespéré, cherchent leur place dans un milieu qui exige tout sans jamais rien garantir. Quête spirituelle, quête du soi, quête absurde, le groupe est soudainement – trop – mis en lumière, questionnant leur formation, leurs rêves, leur Foi, leur création. Derrière l’élan collectif se dessinent des zones d’ombre, où l’enthousiasme peut devenir dépendance. À la frontière du récit musical et de la critique sociale, le Groupe qui n’est pas un Culte interroge ce à quoi nous acceptons de croire pour continuer à créer.
D’après moi, on ne peut pas dissocier la musique d’une certaine forme d’ésotérisme – les savoirs hermétiques cachés – car que cela soit à notre époque, lors d’une autre, ici ou ailleurs, la musique a toujours été un lien entre les Hommes, une composante importante du vivant en général, rythmé par des chants, des partitions qui nous sont plus ou moins audibles. La musique est un Portail vers d’autres-Mondes, des Mondes non-analytiques, en tout cas pas par notre pure conscience. Le son, les ondes, sont des Guides des sens.
It’s Not a Cult est une Epreuve de Foi, un Interrogatoire Divin, une Expérience métaphysique et métacognitive. Une critique du monde matériel. Une rébellion.

I・Rituels sonores et Dieux des petites choses
On en a vu, lu, entendu, de ces histoires qui parlent de groupes et de chanteurs, d’artistes plus globalement, qui pactisent avec le Diable, entité Omnipotente qui pourrait accéder à tous nos désirs en échange de ce qui nous est le plus cher en tant qu’humanité : notre âme. Bon nombre de fables folkloriques existent dans le milieu musical, et libre à nous d’y croire ou de ne pas y croire.
En tout cas, ce ne fut pas le choix de notre trio, car souvenez-vous : ce n’est pas un Culte. Ils parlent d’Esprits très anciens, les Solkats, des Dieux des « petites-choses », mais ils ne pactisent pas avec eux. Enfin, ils le pensent. Ils ont beau les nommer, les dessiner, raconter leur histoire dans des morceaux affreusement longs, dans des performances sonores psychédéliques, ni Cal, ni Mel, ni Al ne croient en ces gribouillages intellectuels au nombre de vingt-quatre comme les vingt-quatre chapitres du livre chapeauté à chaque fois par un Esprit. Les « Chroniques » sont une sorte d’animisme du squat, la Foi des marginaux.

Dans It’s Not A Cult, j’ai trouvé l’approche de la question des croyances très innovante. L’auteur aurait pu choisir la facilité et nous raconter une énième histoire de Diable invoqué volontairement, mais une autre voie a été choisie : celle du milieu.
Le sujet est plus vaste, et tout au long du roman nous explorons la musique comme un « espace » de croyances. Des croyances qui n’ont pas besoin d’être forcément nommées ou intellectualisées pour exister. BATEY arrive à faire le parallèle subtil entre les pratiques musicales, les méthodes et codifications, avec les mécanismes cultuels d’un office rituel. Brouillant ainsi les frontières entre le réel et l’irréel, jouant des notes un peu dans chacun des deux Mondes, sans qu’on ne sache vraiment statuer si les esprits invoqués sont un résultat magique ou pure fantaisie de l’esprit. Une illusion collective.
It’s Not A Cult est une ironie assumée qui nous parle de la scène musicale indépendante comme microcosme ésotérique, reprenant les codes, les initiations, les figures charismatiques. Ainsi la scène est l’autel, les paroles sont les versets, le groupe est les officiants et la foule les adeptes. On a mille fois ce modèle représenté dans les genres expérimentaux et hard de la musique. Là où se trouvent les marginaux. Généralement, les symboles, les mythes et les références occultes sont des objets décoratifs folklorique au service d’une performance, mais ici BATEY choisit l’ésotérisme comme prisme narratif, bien au-delà d’un simple décor. Une manière originale de parler de quête de sens et d’identité artistique, nous forçant nous-mêmes à questionner notre façon de lire la réalité. Le trio croit d’une certaine façon aux symboles, à la philosophie – anticapitaliste – de leur Grand Œuvre, mais ils se retirent chacun à leur façon de la responsabilité qu’implique un tel labeur, refusant le pire comme le meilleur. Parce qu’en tant que chefs de Culte – mais après tout ça n’en est pas un… – il faut bien guider les fidèles. Où se place notre responsabilité vis-à-vis des autres, lorsqu’on propose une autre vision du monde, un nouveau narratif ? Le roman mettra au centre la question du fanatisme et de ses mécanismes. Lorsque tout dérape, sommes-nous responsables des abus ?
II・L’illusion du merite : un portrait de la meritocratie

Pendant une petite période – et rien ne dit que je n’y reviendrai pas un jour, on ne sait pas de quoi est fait demain – j’ai été de ces artistes indépendants qui tentent leur chance dans le milieu musical. Et dans ce récit, j’ai pu faire de nombreux parallèles avec ma propre expérience. De toute façon, rien d’étonnant dans la justesse de la vision du milieu, quand on sait que l’auteur est également musicien dans le groupe The Amazing Devil. Alors nous nous retrouvons en immersion dans la vie des artistes indépendants, on suit un quotidien loin des mythes des success stories. Là, on est dans le dur, alors on parle de précarité, de débrouille, d’espoirs fragiles.
Pour ceux qui n’y connaissent pas grand-chose, je trouve que c’est un roman qui permet « en douceur » de se faire une idée de la réalité d’une vie d’artiste et des groupes marginaux. Ici, la vision est crue et âpre, où on présente le contraste entre la vision romantique de la création et sa réalité économique – surtout économique. On suit des personnages aux horizons différents, flous – gosse maltraité, exilée, handicapées, etc… – qui tentent de cathartiser leur douleur et de capitaliser dessus. BATEY ne nous fait pas croire « qu’on réussit » parce qu’on travaille beaucoup, ou qu’on a un univers exceptionnel. Tout est un rapport de chance, de contexte… de Deus Ex Machina. Il ne ment pas sur les difficultés que rencontrent ses personnages, leurs enjeux, leurs impasses. Le trio est on ne peut plus banal. Des groupes comme il y en a des centaines qui tentent leur chance, échouent, ou presque, mais surtout s’épuisent dans la musique, une vocation qui se doit d’être totale, parfois jusqu’à vous dévorer… vous consumer.
L’autre aspect inhérent au milieu : être vu. Et pour être vu, il nous faut un public. Et l’auteur ne traite pas le public comme un personnage secondaire, comme beaucoup de livres parlant de groupes, mais bien comme un personnage principal, si ce n’est LE personnage principal du livre qui n’est pas un Culte.
Ce trio de marginaux qui se persuadent de faire de la musique pour eux-mêmes, s’exprimer, se mentent en clamant ne pas avoir besoin de public. En particulier le chef de fil, Callum, qui reproche le besoin de bain de foule de Melusine, leur front girl. Al est très neutre vis-à-vis de cela, bien qu’être reconnu ne lui déplairait pas. Chacun à leur façon, ils ont un besoin d’appartenance – sinon ils ne feraient pas un groupe… un culte – dans ce milieu instable, pour exister, d’une manière ou d’une autre. Ainsi, on décèle certaines formes de rapports de pouvoir et de dépendances entre eux, et entre eux et la foule. Créant une frontière floue entre la solidarité artistique et l’emprise psychologique entre les uns et les autres.
La promesse du succès, du bon moment, l’illusion du mérite comme seul moteur de réussite, c’est ce que se racontent comme mythe ce groupe qui n’a pas de nom. Et quand le succès arrive, avec les responsabilités que cela implique, c’est le désenchantement progressif face aux compromis nécessaires. L’usure mentale et émotionnelle gangrènent les dynamiques… mais c’est une expérience structurante, fondamentale, afin de survivre à ce qui leur arrive… ou pas.
III・Le Culte du capitalisme creatif
Vous n’êtes pas à l’aise avec la politique ? Ne lisez pas le livre. Ce qui fait de ce roman un excellent récit, c’est bien car ses positions vis-à-vis du monde sont claires, limpides, sans être poussives. It’s Not A Cult est un regard acéré sur l’industrie musicale contemporaine, et plus globalement sur notre façon de consommer et d’accorder notre confiance à des « produits ». Le livre parle bien de musique, mais il est facile de faire des parallèles avec d’autres milieux créatifs et souvent précaires, que Joey BATEY a pu lui-même expérimenter dans sa propre chair. Ce qui n’est pas un Culte est un miroir de nos propres croyances modernes, vis-à-vis de la réussite, de la reconnaissance, du fameux travail-passion. Bref, c’est un miroir de notre rapport et de notre acceptation du système Capitaliste.



En quoi est-ce que nous croyons ? Quelles sont nos limites ? Notre seuil de tolérance ? Qui sont nos idoles ? Et nous, dans tout ce système qui sommes-nous ? Qui sommes-nous vraiment ?
J’ai apprécié que le récit ne nous prenne pas pour des demeurés. Le style et le ton de la prose sont savamment mesurés, l’écriture est accessible, mais jamais simpliste. Parce que les sujets évoqués sont parfois très durs, l’auteur a su faire preuve d’humour et d’autodérision pour approfondir sa critique sans la rendre indigeste. Et la voix narrative, celle d’Al qui est l’Archiviste et lae batteur-euse du groupe, celle qui ne chante pas, mais fait du bruit, n’écrase pas les personnages, mais les accompagne.
Ultima Verba
Je n’ai trouvé aucun défaut à ma lecture, aucune longueur ou lenteur. Tout est à sa digne et juste place, comme une partition de musique bien écrite et bien exécutée. C’est la première parution de Joey BATEY, et lorsque j’ai mis son nom sur un visage, j’ai eu peur de lire « un livre de star », mais pas du tout, bien loin de là. C’est une excellente première publication, une proposition originale, intelligente et stimulante sur un milieu – des milieux créatifs – souvent fantasmés et mal compris.
Si vous êtes musiciens ou quelconques artistes, vous saurez trouver votre compte dans ce récit. Pour tout lecteur sensible aux récits en marge, pour les personnes qui s’interrogent sur leurs propres croyances, n’hésitez pas à assister à ce concert très bizarre.
On se retrouve à la prochaine gig ?
Gravure « Ancien »
Parfois, les monstres deviennent réalité. En lisant certaines arcanes, vous avez invoqué un « Ancien ». Mais n’ayez crainte ! Avec le bon encadrement, ils sont tout à fait inoffensifs… ou presque.


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