Du vert radioactif, du sang, une peinture classique. La couverture de Victorian Psycho a su se saisir de mon regard, m’hypnotiser. J’aurais peut-être dû reposer ce livre en lisant sa quatrième de couverture. Ce n’est pas le style de livre que j’aime lire, et honnêtement : il n’a pas dérogé à la règle. Mais je l’ai tout de même emporté avec moi, en me disant que parfois il faut un peu de changement pour redécouvrir ce que l’on aime vraiment. Après tout, n’est-ce pas une référence évidente que cet ouvrage nous offre ? Victorian Psycho, American Psycho… Ce dernier étant un film que j’apprécie tout particulièrement pour sa critique crue de la société américaine. L’autrice Virginia FEITO, ici, nous propose quant à elle, une critique de la société anglaise de l’époque victorienne, par le prisme du regard d’une femme, gouvernante pour une famille très aisée. J’aurais dû aimer, même adorer, mais mes sentiments envers ma lecture ont été beaucoup plus ambivalents.
Dans l’Angleterre victorienne, Winifred Notty, jeune gouvernante aux manières irréprochables, rejoint la famille Pounds dans leur vaste demeure isolée, Ensor House. Sous ses airs dociles, elle cache pourtant un esprit dérangé et une mission secrète : purifier la maison de ses occupants, un à un.
À mesure que les jours raccourcissent, Winifred observe, manipule et sème le trouble derrière les murs d’apparence respectable. Les maîtres de maison, leurs enfants et les domestiques deviennent les jouets d’un esprit froidement méthodique, rongé par le ressentiment et la folie.
Mêlant humour noir, tension psychologique et satire de la morale victorienne, le roman dévoile le lent délitement d’un univers corseté, où la violence et la folie s’invitent sous les dentelles et les bonnes manières.
J’ai eu beaucoup de mal à terminer le livre, qui n’est pourtant pas spécialement long. Les chapitres sont également très courts, ce qui aide tout de même à garder le cap, même si, à mon sens, cela participe à l’impression de longueur de l’œuvre.
Dire que j’ai fondamentalement détesté le roman serait mentir : tout est bon, en soi. Le sujet est intéressant, les personnages également, l’écriture léchée participe au récit. Mais en parlant de la stylistique, je pense que je n’ai pas accroché en grande partie à cause de celle-ci, qui change vraiment drastiquement de mes habitudes, qui plus est que je me suis heurtée à mon niveau d’anglais britannique qui ici n’était peut-être pas suffisant, ayant surtout appris la langue par les États-Unis d’Amérique, le Canada et un peu l’Irlande.
Le livre est profond, maîtrisé, social, esthétique et marquant par sa violence. D’habitude, je n’ai pas spécialement d’aversion envers la brutalité et le langage très cru, mais là, j’ai été plusieurs fois percutée. Ce qui m’a fait me demander : pourquoi, cette fois-ci, ai-je eu tellement de mal avec la violence ? Après avoir fait reposer le livre dans ma bibliothèque quelques semaines, j’ai réussi à en extraire quelques raisons.

Virginia FEITO
Virginia Feito (née en 1988) est une romancière espagnole qui écrit en anglais. Son premier roman, Mrs March (2021), a reçu de nombreuses distinctions, dont un prix Valencia Negra. Son deuxième roman, Victorian Psycho, a suivi en 2025.
I・Coeur corsete, esprit dechaîne : l’ambiguite de Miss Notty

Winifred Notty m’a tout de suite dérangée, car je l’ai trouvée, dès les premières pages, très jugeante. Jugeante d’un monde dont je ne connais encore rien – et honnêtement, je ne maîtrise pas du tout la société de l’époque victorienne, dont j’ai une vision biaisée et romantique. Elle savait bien plus de choses que moi, sans vraiment me les expliquer – le livre est une sorte de journal intime de ce personnage. Ce qui m’a un peu perturbée et agacée. Je savais, dès le début, que la lecture serait difficile pour plein de raisons, et le personnage que je suivais ne me donnait absolument pas envie d’en voir plus. Je me suis imaginée être son assistante, une apprentie gouvernante à ses côtés, et je me suis confrontée beaucoup trop tôt à ses contradictions, obsessions et surtout à sa paranoïa.
Au quotidien, je suis quelqu’un de très rationnel et pragmatique. Je saute très rarement sur des conclusions hâtives, et ce, dans n’importe quel domaine. J’essaye, même si j’ai des biais, d’être juste dans mon analyse du monde, et Winifred est tout sauf pragmatique. J’ai suivi un personnage aux antipodes de qui je suis, et je n’avais rien, pas une seule arme, pas une seule issue pour la raisonner.
La gouvernante, Winifred, est la narratrice et figure centrale de Victorian Psycho, incarnant une personnalité double, oscillant entre maîtrise de soi et désintégration. Son esprit méthodique et son goût du contrôle côtoient une folie latente, nourrie par l’isolement, la rancune et une obsession croissante pour la pureté morale… par la destruction, ou même pour la destruction. Virginia FEITO a façonné un avatar du Mal – pour le Bien d’un dieu cruel et traumatisé – particulièrement dérangeant, où la lucidité cohabite avec la démence, et où la narration devient le reflet d’un esprit fissuré.
Généralement, c’est un type de profil que j’apprécie dans les livres et les films. Mais je crois que l’écriture était tellement intime, la distance difficile à mettre avec Miss Notty, que cela a créé un rejet naturel de ma part. La violence qui y était décrite était tellement crue que je ne pouvais cautionner le fait d’être l’apprentie d’un tel… monstre ?
Winifred s’inscrit dans la lignée des héroïnes de roman gothique victorien. Une fille recluse, hystérique ou possédée, dont la folie traduit l’étouffement imposé par les normes patriarcales. Là où elle évolue, Ensor House, n’est pas vraiment chez elle, mais c’est à la fois un refuge pour l’hiver autant qu’une prison, devenant la scène de sa révolte et de sa déchéance. Sa démence devient un mode d’expression détourné, une forme d’émancipation par la transgression.
Alors, bien évidemment, j’ai compris le mal-être dévorant le cœur de Winifred, et même la quête de ce personnage dérangé et dérangeant qui nous est explicitée vers la fin du roman – très freudien, d’ailleurs. Et je crois que c’est le fait de la comprendre totalement, dans son statut social et sa relation au monde, qui m’a fait la déprécier. Parce qu’en la suivant, moi aussi, j’étais de plus en plus en peine et surtout en colère de me rendre compte que peu de choses avaient changé entre son contexte et le mien. Je n’avais peut-être pas envie de lire ça à ce moment-là ?
La protagoniste est vraiment difficile à aimer. Et FEITO joue avec notre empathie : elle questionne nos limites et notre réelle bienveillance d’âme. Winifred provoque irrémédiablement un mélange de dégoût et de fascination. Sa cruauté choque, mais son humour noir et son intelligence captivent. J’ai oscillé, avec cette jeune femme, entre rejet et complicité, prise au piège de la narration subjective d’une femme que je ne peux ni excuser ni abandonner. Et cette tension émotionnelle est certainement une des raisons du malaise que j’ai éprouvé durant la lecture de ce roman.
II・Une plume affutee et trempee dans le fiel et la fievre
L’écriture de Virginia FEITO pour Victorian Psycho est dense et singulière. Très certainement due à ses études, en plus de l’époque qu’elle décide de dépeindre, on ne peut pas lui enlever ceci : elle a joué le jeu à 100 %. Et pour moi – et c’est uniquement un avis subjectif, pour le coup, étant donné que c’est une question de goût – peut-être un peu trop. Une personne qui n’est pas familière avec l’anglais britannique, qui plus est avec un britannique un peu plus archaïque, peut avoir du mal à lire cet anglais, comme j’ai eu du mal.
L’un des aspects les plus marquants de Victorian Psycho réside dans la voix narrative que FEITO prête à sa protagoniste. La prose est dense, sinueuse, chargée de détails sensoriels – les cinq sens sont extrêmement importants – et d’images mentales. C’est un aspect de l’écriture auquel j’ai pu me rattacher, aimant énormément les descriptions qui font appel à notre propre voix indicible, celle qui se ressent en silence plus qu’elle ne se dit de façon sonore. Mais tout est tellement réel dans les descriptions, froid et clair, que cela participe aussi à l’aspect dérangeant que j’ai pu ressentir lors de ma lecture. FEITO adopte un style maniériste, presque claustrophobe, où chaque phrase semble tournée sur elle-même, reproduisant le mouvement circulaire de la pensée obsessionnelle de Winifred. Cette façon d’écrire, parfois saturée jusqu’à l’excès, instaure une tension permanente entre le plaisir du texte et un épuisement latent lors de la lecture. Heureusement que les chapitres étaient courts, parce que j’avais vraiment l’impression de souffrir à certains moments tant les visions étaient déplaisantes.

Le style est vraiment déroutant, et ce maniérisme peut désarçonner. La lenteur, les répétitions, la surcharge descriptive peuvent sembler être des défauts. Pourtant, la lourdeur participe à l’esthétique du roman, quoi qu’on en dise… c’est peut-être même un personnage à part entière. Le style crée un effet d’immersion quasi hypnotique, plongeant le lecteur dans la psyché dérangeante de Winifred sans lui laisser le choix. Ce qui peut sembler « trop » – trop long, trop stylisé, trop affecté – devient précisément le signe d’une écriture qui ne cherche pas la beauté classique, mais l’inconfort. Et quel inconfort ! Presque à croire que je me retrouvais dans une dame de fer déjà refermée sur moi. FEITO joue avec la frontière trouble entre fascination esthétique et malaise psychique. Je vous disais un peu plus tôt n’avoir aucun problème avec la violence, eh bien FEITO nous fait reconsidérer notre véritable positionnement face à celle-ci, ainsi que face à la colère et même à la rage. Des émotions qu’on réprime, qu’on cache ou, si elles s’expriment, que nous cherchons à polir. Mais pourquoi ? Surtout pour faire bonne figure en société.
La langue est ici un miroir de la folie : l’écriture épouse le délire de la narratrice. On est confus, on ressasse, on s’évade dans les pulsions ou on échoue au contrôle – de soi. Le style devient un instrument d’identification totale entre la forme et le fond. L’autrice fait parler la folie. Les ruptures de ton, les hyperboles, les rythmes syncopés traduisent la déstabilisation mentale du personnage et brouillent la perception lors de la lecture. La langue elle-même perd sa fonction rationnelle pour se transformer en flux nerveux – un moyen de sentir la démence de l’intérieur. N’est-ce pas dégoûtant ?
Je pense que FEITO a vraiment cherché à créer une expérience de lecture inconfortable, de façon tout à fait volontaire. Elle nous place dans une position paradoxale où l’on est à la fois voyeur, complice et victime du monologue de Winifred. En fait, je n’étais pas son apprentie… mais son otage. Ainsi, elle propose un débat esthétique : peut-on admirer ce qu’on n’aime pas ? Cette écriture polarisante interroge notre rapport au goût et à la valeur littéraire. En tout cas, c’est ce que cela a produit chez moi. Faut-il adhérer à un style pour en reconnaître la force ? FEITO semble refuser toute séduction : son texte dérange, use, exaspère, mais ne laisse pas indifférent. Il s’inscrit dans une tradition d’œuvres où le style devient un geste critique.
III・L’elegance du scandale : autopsie d’une epoque
FEITO nous propose un décor victorien revisité. Bien qu’elle ait également cherché à nous en dresser un portrait – certes vulgarisé –, il reste proche de ce qui fut la réalité, afin de donner corps à sa critique. Nous avons donc raffinement et décadence, et Victorian Psycho s’inscrit dans un univers en apparence figé, celui d’une Angleterre corsetée par la bienséance, l’ordre moral et la hiérarchie sociale. Winifred se retrouve dans la maison des Pounds, quelques mois avant Noël, et ce logis devient le cœur symbolique de cette société close, un espace étouffant où se cristallisent la domination, l’hypocrisie et la peur du scandale. Ainsi, l’autrice détourne le cadre classique du roman domestique pour en faire une scène de désintégration morale, où la folie de Winifred agit comme un révélateur des failles du système. Et le système, sous ses apparences poudrées… est loin d’être digeste.
Sous la beauté des décors, FEITO installe un malaise diffus où chaque rituel social – le thé, le repas, la conversation polie – dissimule une violence contenue. La façade du raffinement se fissure, laissant apparaître la cruauté de rapports fondés sur la classe, le genre et le pouvoir. Et d’ailleurs, en parlant de genre, je pense qu’un autre aspect qui a participé à mon malaise, c’est bien de savoir que Winifred est une femme. Une femme intelligente qui ne réprime pas sa rage. Une femme qui s’autorise à être folle. Ou bien… juste elle-même ? Alors, est-ce que cette lecture n’aurait pas révélé une misogynie latente chez moi ?
Le côté « Psycho » de Victorian Psycho est au service d’une critique des inégalités. L’autrice exploite les codes du roman psychologique pour en détourner la portée : la folie n’est pas un simple motif narratif, mais une arme critique, et même féministe.

Winifred est une observatrice maniaque et vengeresse qui dévoile la fragilité du monde qu’elle infiltre. Sa violence ne naît pas du néant : elle reflète la perversion d’une société obsédée par la respectabilité et la soumission. Ainsi, derrière les pulsions meurtrières de l’héroïne se cache un discours social : celui d’une femme qui refuse la place qu’on lui assigne, et où la folie incarne une forme de lucidité radicale. Et je m’en suis voulue de ne pas aimer le roman précisément lorsque j’ai conscientisé cet aspect. Moi qui prône au quotidien une émancipation féminine par le corps et la pensée, voilà que, chez cette femme, j’ai trouvé son incarnation de « trop ». Et le « Psycho » du titre n’est pas seulement individuel, mais surtout collectif – celui d’un monde malade de ses propres normes. Le récit a eu l’effet d’une pilule au goût âcre, qui m’a mise face à mes propres incohérences et limitations.
La folie féminine est un langage de résistance. Ce n’est pas une simple pathologie – et peut-être même pas du tout une pathologie –, mais un remède. Cette folie est un espace d’expression refoulée, une manière d’échapper à la parole confisquée. Alors Winifred, chapitre après chapitre, nous explique comment reprendre le contrôle en perdant pied, conquérant paradoxalement une forme de pouvoir. Elle observe, elle juge, elle agit : sa démence est aussi une stratégie.

Est-ce que moi aussi, j’ai toujours joué au jeu de : être une bonne féministe, c’est… ? C’est quoi, au juste, une bonne féministe ? Car le roman l’est, dans tous ses mo(aux)ts. La monstruosité décrite est un miroir du patriarcat, la prose une satire sociale reposant sur un humour noir et une ironie grinçante. Winifred est la « femme folle » si souvent pathologisée, et elle devient le produit monstrueux d’un système qui l’a façonnée pour ensuite la condamner. Son comportement excessif, grotesque ou cruel, renvoie au délire collectif d’une société patriarcale où la raison est du côté du pouvoir.
En poussant la logique du roman victorien jusqu’à la caricature, FEITO fait vaciller les catégories de vertu et de folie, d’obéissance et de liberté.
Ultima Verba
Bref. Je crois que j’ai bien aimé Victorian Psycho, tout comme je l’ai détesté. Du genre profondément détesté, parce que j’ai bien trop compris le propos et qu’il m’a un peu trop mise en face de moi-même. En face de mes idéaux, de mes contradictions et de mes propres anger issues que je tente par tous les moyens de calmer et de corriger – sans grand succès, paraît-il, même si j’ai l’impression d’être moins assassine, l’âge m’arrangeant visiblement.
Victorian Psycho n’est pas un roman à mettre entre toutes les mains – et peut-être pas entre celles des hommes, quoique ça pourrait leur faire suffisamment peur et remettre certaines de leurs idées en place. Il est complexe et décomplexé, rendant sa prose et son sujet particulièrement dérangeants. Volontairement excessif, il brouille le plaisir de la lecture avec la réflexion critique. Si vous vous attendez à une lecture tranquille, vaguement horrifique : passez votre chemin et allez toucher de l’herbe plus verte, quelques contrées plus loin.
Marques-Pages Deus Ex Machina
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